Mesdames, Messieurs,
Chers amis,
À 87 ans – depuis quelques jours à peine – recevoir un prix a quelque chose d’assez inattendu. À mon âge, on s’attend plutôt à recevoir des rappels médicaux que des distinctions publiques. Je me suis même demandé si ce prix n’était pas une manière élégante de me dire : « Père Serge, il était temps ! »
Mais je l’accueille avec gratitude. Et avec gravité.
Ce prix ne m’honore pas seul. Il honore un engagement qui n’a jamais été une stratégie ni une posture morale. Il est né d’une fidélité. Une fidélité à un peuple. Au peuple Rwandais. Les Rwandais ne sont pas pour moi un « cas » dans l’histoire. Ils ne sont pas un dossier parmi d’autres. Ils sont des visages. Des prénoms. Des amitiés. Des deuils partagés. Des rires aussi.
J’ai vécu dix-huit années au Rwanda. Dix-huit années qui ne s’effacent pas. On ne quitte pas un peuple avec lequel on a marché, travaillé, prié, pleuré. On peut partir géographiquement. On ne part pas intérieurement. Kuri njye, Abanyarwanda si imibare mu mateka, ni abantu bafite amazina n’imitima. Pour moi, les Rwandais ne sont pas des chiffres dans l’histoire, ce sont des personnes avec des noms et des cœurs.
Lorsque l’invasion du FPR a commencé, j’ai dit – parfois presque seul – ce que je pressentais. Non pas par esprit de prophétie, mais par connaissance du ter-rain. Il suffisait d’écouter les signes. J’aurais préféré me tromper. Mais j’ai vu s’installer un système où la victoire militaire devenait vérité poli-tique, où le silence était présenté comme réconciliation, et où la peur devenait une méthode. Dire cela m’a valu le mépris. Des menaces. Des injures. On vous range vite parmi les gêneurs. Pourtant, je n’ai cherché qu’à rester fidèle à ce que j’avais vu et entendu.
Il m’est difficile d’accepter que le régime actuel continue à déstabiliser la ré-gion des Grands Lacs, au prix de tant de vies et de tant d’avenir. Les conséquences sont trop graves pour que l’on détourne les yeux. Le Rwanda ne se résume pas à son pouvoir. Les Rwandais ne se confondent pas avec ceux qui prétendent gouverner en leur nom.
Mon espérance ?
Elle ne vient pas d’un calcul politique. L’histoire surprend toujours. Elle ren-verse parfois ce que l’on croyait immuable.
Je crois à la force des consciences silencieuses.
Je crois que les mensonges finissent par s’user.
Je crois à la persévérance des victimes.
Je crois que la vérité, même fragile, a un poids que la propagande n’a pas.
Et comme prêtre, comme croyant chrétien, je crois à cette parole de l’Écriture : « La lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée. »
Je crois que la nuit n’a jamais le dernier mot.
Je crois que Dieu entend le cri des peuples blessés.
Je crois que la justice peut tarder, mais qu’elle n’est jamais abolie devant Lui.
Et je crois surtout que les peuples ne sont pas condamnés à vivre indéfini-ment dans la peur.
Recevoir le Prix Victoire Ingabire Umuhoza pour la Démocratie et la Paix, c’est recevoir un signe que la parole n’est pas vaine. Que le courage, même isolé, porte du fruit. Que la fidélité n’est pas inutile.
À 87 ans, je n’ai plus d’ambition personnelle. Mais j’ai encore une responsabi-lité : témoigner. Transmettre. Dire calmement que la justice ne peut être sélective, que la mémoire ne peut être confisquée, et que la paix ne se construit jamais sur le déni.
Ce prix, je le reçois au nom de ceux qui n’ont pas voix au chapitre. Au nom de ceux qui vivent dans la peur. Au nom de ceux qui espèrent encore, malgré tout.
L’histoire n’est jamais totalement écrite d’avance. Elle peut encore s’ouvrir.
Que ce prix soit un encouragement à ne pas céder. À ne pas se taire. À ne pas désespérer.
Murakoze cyane. Imana ihe umugisha u Rwanda!
Merci.
Serge Desouter Mafr